Terre, une invitation au voyage

Cinéma : de l'écran à l'élan

Stéphanie Bodet
Cinéma : de l'écran à l'élan

Dans chaque film diffusé au Festival du film d’aventure de Paris, Stéphanie Bodet, écrivaine, grimpeuse et présidente du jury, voit une forme de départ provoquant une étincelle dans l’esprit des spectateurs. Un déclic fait d’émotions, d’histoires et de réalisation qui alimente l’envie de fuir...

Avec toute la poésie qui caractérise sa plume, elle voit dans les départs des promesses de renouveau et des décisions qui nous rendent plus vivants.

« Le soleil n’est jamais aussi beau qu’un jour où l’on se met en route », écrivait Jean Giono, grand adepte de la marche et voyageur de l’imaginaire. Souvent, j’ouvre les volets de ma maison en songeant à ces mots. Me viennent des images de levants, de pistes poudrées de lumière et d’horizons sans fin. Je salue le jour neuf et cette certitude monte en moi : il y aura toujours des étincelles de gaieté et des potentialités inespérées dans les matins, dans les départs, même lorsqu’il leur arrive d’être inquiets.

Face au départ définitif et subi des réfugiés apatrides, nos départs ont cette saveur de liberté que l’on oublie parfois tant elle nous paraît aller de soi en Occident. La possession d’un passeport permettant des allées et venues entre nos vies et le reste du monde est un privilège inouï qui mériterait pourtant notre gratitude. Nos départs de voyageurs sont des boucles, plus ou moins rapides, plus ou moins longues, qui nous ramènent un jour ou l’autre à nos attaches avec ce sentiment d’étrangeté procuré par un lieu et des objets qui n’ont pas bougé alors que nous avons évolué. Bien sûr, nous nous transformons à chaque instant mais le voyage, par ce décalage opéré avec le quotidien, nous en fait prendre conscience.

© François Damilano

Un départ est une rupture. Une porte se referme et un monde s’ouvre. « Partir, c’est mourir un peu », dit le dicton. Partir, c’est abandonner d’anciennes formes de nous-mêmes qui n’ont plus lieu d’être pour s’alléger et se faire poreux à mille sensations, impressions et émotions neuves.

Il y a des départs longuement prémédités, organisés avec soin, concrétisant des rêves ayant patienté des années dans le cœur. Et il y a des départs soudains, inexplicables parfois, des départs qui s’imposent à certains moments de nos vies. Le besoin d’avancer sans se retourner, d’avancer pour se réinventer. Une petite respiration au sein d’un quotidien devenu routinier ou un grand virage pour s’extraire d’une vie trop étroite et se réapproprier une identité.

Le Festival du film d’aventure de Paris a offert à ses spectateurs de débuter l’année sur une trentaine de propositions de départs. Il est difficile de résumer en quelques lignes les sentiments qui m’ont étreinte en visionnant ces documentaires si variés. J’ai frémi en admirant la valse périlleuse de la kayakiste Nouria Newman avec les flots impétueux de l’Indus, j’ai été touchée par la persévérance de Sophie Lavaud en marche vers son dernier sommet de 8000 mètres, bouleversée par le courage de Pierre et Myriam Cabon se lançant dans l’ascension du Kilimandjaro en fauteuil roulant. J’ai été séduite par la candeur et la gaité de Jessica Malbet et Anaïs Béné parties à vélo de leurs Alpilles natales à la rencontre du dalaï-lama.

© Jessica Malbet

Au fond, si je ne devais retenir qu’une seule émotion, ce serait la joie. La joie de sentir mon cœur se mettre en mouvement aux côtés de ces voyageurs, de vibrer à l’unisson. Ce qu’il me reste, c’est l’allégresse, l’ivresse des cimes, l’espace à perte de vue.

Ces départs ont réveillé en moi de vieux souvenirs d’expédition où l’inconscience se mêlait à la maîtrise, où rien ne me semblait plus essentiel que de suivre le désir d’ascension qu’une paroi avait allumé en moi. Il m’arrivait pourtant de ressentir des craintes lors de ces départs. Lorsque la peur de ne jamais revenir voilait par moment mon exaltation, je réalisai que partir c’est accepter d’être traversé par une multitude de sentiments contradictoires et que la beauté du départ réside aussi dans l’accueil de nos fragilités et de nos doutes.

Le départ, même imaginaire, par l’émotion qu’il suscite, est déjà une ouverture, un déplacement. L’étymologie du verbe « émouvoir » vient d’ailleurs du latin exmovere, qui signifie « bouger, mettre en mouvement ». Le mouvement du cœur anticipe celui du corps. Car tout départ est d’abord un projet rêvé ou une fuite fantasmée.

Dans Un piano au Zanskar, un accordeur de piano approchant l’âge de la retraite se morfond dans son atelier londonien. Par goût du jeu, cet artisan qui n’a jamais voyagé décide un jour d’acheminer, avec deux jeunes amis, son instrument préféré au fin fond du Zanskar. Délicieuse excentricité comme en ont l’art les Britanniques. Après avoir démonté pièce après pièce le piano voyageur, le trio s’en va par des pistes et des sentiers se rétrécissant au fil des jours et s’avérant plus escarpés que prévu. Sans l’enthousiasme et l’extraordinaire vigueur des porteurs locaux, l’équipe aurait rebroussé chemin. Une folie douce et une grande beauté se dégagent de ce film. L’accordeur de piano se demande parfois si son entreprise n’est pas un caprice d’Occidental. Un piano en morceaux a-t-il du sens en ces lieux où la vie est si précaire et si difficile ? Et pourtant, lorsque résonnent les premières notes de l’instrument ressuscité, la magie de cette musique inconnue opère. L’écoute des enfants et des vieillards du village revêt une grâce émouvante. Ce piano si « déplacé » en ces lieux, aux deux sens du terme, et ce départ qui n’avait rien d’une évidence, trouvent enfin leur sens.

Ce récit résume bien ce qu’est une aventure : un condensé de vie où alternent moments de doutes et de joies, de renoncements et de folies, mais où la peur finit par céder à la curiosité.

Dans les contes de fées, les héros sont forcés de quitter la maison, la douceur du foyer. C’est effrayant de se lancer vers l’inconnu mais n’est-ce pas grâce au départ que l’histoire peut commencer et la magie peut-être entrer dans nos vies ?

Je me souviens, enfant, du frisson d’excitation qui me saisissait à la lecture vagabonde d’un atlas. Un atlas, c’était pour moi un livre toujours ouvert à la bonne page. La bonne page, celle qui stimule le rêve et élargit les murs de la chambre. 

Les départs sont mystérieux mais une chose les réunit me semble-t-il : la nécessité de retrouver un alignement, du souffle et de l’espace. De « nourrir en soi la vie », comme le disaient si joliment les philosophes de la Chine ancienne. « Nourrir en soi la vie », c’est découvrir ce qui nous redonne de l’énergie, ce qui nous élève aussi et nous permet de nous ouvrir à l’inconnu. C’est cultiver une confiance plus vaste que la simple confiance en soi. Le sentiment spacieux qu’éprouve celui qui a foi en la vie et accepte de se laisser polir comme un galet dans le torrent du monde. Car au-delà de notre être, nourrir la vie, c’est prendre soin de soi autant que de ce qui nous environne. Nourrir l’élan vital, c’est se relier à ce souffle primordial qui traverse et anime toute chose. 

Se décentrer de son quotidien est salutaire. Nous sommes sommés de faire des choix, d’alléger nos bagages. Les départs offrent l’occasion de nous désencombrer de bien des pesanteurs de la vie matérielle. À ces pesanteurs s’opposent les moments de grâce offerts par le voyage : le dénuement et la fatigue sont compensés par le confort d’un quotidien réduit à l’essentiel offrant un sentiment de repos et de paix.

Si le soleil n’est jamais aussi beau qu’un jour où l’on se met en route, peut-être est-ce parce que ce jour singulier du départ trempe notre regard de larmes . Présence et attention décuplées : nos départs nous rendent plus vivants.

© Wheeled World

Pour aller plus loin...
Partagez cet article...
Facebook Linkedin Pinterest Mail
Retour