Terre, une invitation au voyage

Contre l'ombre, les lumières

Stéphanie Plasse
Contre l'ombre, les lumières

Face au fanatisme, à la superstition, à la négation des savoirs, les Lumières ne cessent d’être invoquées.

Aujourd'hui encore, à l'heure des attentats, de la désinformation, des atteintes aux droits des femmes et des menaces constantes qui pèsent contre la tolérance, elles se dressent telles des phares dans l'obscurité, éclairant les esprits contre la peur et les préjugés. Preuve que les pensées de Voltaire, Diderot, Kant, Montesquieu ne se sont jamais éteintes et illuminent encore nos contemporains dont certaines initiatives nous laissent entrevoir la possibilité d'une humanité radieuse.

Inde

Une brigade de policières au service des femmes en détresse - ©Amélie Weigel

Dans l'État indien du Kérala, les voitures roses de la Pink Police Patrol et leurs conductrices ne passent pas inaperçues. Au volant de leurs automobiles colorées, équipées d'un GPS et d'un système radio, ces forces féminines de police sillonnent sans relâche les quartiers sensibles des grandes agglomérations. Marchés, arrêts de bus, gares, tous les endroits fréquentés par des mineurs errants et par des femmes seules, venues des villages alentours, sont passés au crible. Dans un pays où 80% des Indiennes déclarent avoir subi une agression sexuelle, la présence de la Pink Police Patrol, chargée de porter secours aux femmes et aux enfants, est une nécessité. Outre la surveillance, cette patrouille de police se déplace à domicile en cas d'agressions ou de situations de harcèlement sexuel, notamment sur les lieux de travail — allant des sociétés informatiques aux usines detissage — et dans les transports en commun. Les Indiennes sont nombreuses à se tourner vers cette unité de police. Pour preuve, la patrouille rose a reçu 4 744 appels d'urgence entre son lancement en août 2016 et janvier 2017. Dans une société patriarcale où la plupart des victimes se mure dans le silence par peur de représailles, ces policières espèrent que leur unité exclusivement féminine incitera les femmes à parler librement et à déposer plainte contre leurs agresseurs. Le lancement de ce dispositif fait suite à l'émoi international suscité par le viol collectif d'une Indienne en 2012 qui avait contraint le gouvernement indien à promettre une meilleure protection des femmes. Depuis cette affaire, les autorités ont renforcé leur législation contre les agressions sexuelles et envisagent d'octroyer un tiers des postes de police aux Indiennes.

Etats-Unis

Une marche pour les sciences - ©Joseph Gruber

« Les scientifiques doivent marcher sur Washington. » Il n'a fallu qu'un seul message envoyé sur un forum en ligne en janvier 2017 pour que les chercheurs américains se mobilisent. En quelques jours, cette marche est devenue LE sujet de conversation dans les universités, les centres de recherche, les laboratoires, aux États-Unis et dans le monde entier. Le gel des financements accordés à l'Agence de protection de l'environnement ainsi que la nomination de Scott Pruitt, connu pour son climato-scepticisme, à la tête de cette institution, ont convaincu les chercheurs de manifester. À l'occasion du jour de la Terre, le 22 avril 2017, des scientifiques de 54 pays ont quitté leurs laboratoires et sont descendus dans la rue pour la première édition d'une marche pour les sciences retentissante. Ce qui a débuté comme un mouvement opposé à la politique scientifique etenvironnementale de l'administration Trump s'est mué en une action plus large. Par cette marche, les scientifiques ont affirmé la nécessité d'un dialogue entre les sciences et les sociétés, et exhorté les gouvernements à la prise en compte de leur travail dans les décisions politiques dans un monde où les fake news et la négation des faits scientifiques ne cessent de prendre de l'ampleur. Les chercheurs ont ainsi rappelé que les mesures en matière de changement climatique ou toute question de santé publique, devraient être fondées sur des faits certifiés par le processus scientifique. Plus qu'un simple rassemblement, les organisateurs ont souhaité rendre leurs travaux de recherche accessibles au plus grand nombre et expliquer aux citoyens comment leurs découvertes contribuent, chaque jour, à améliorer la condition humaine.

Italie

Une médiathèque en kit pour les réfugiés - ©Alessandro di Giugno/Bibliothèque sans frontière

Ils ont traversé l'enfer libyen et la tumultueuse mer Méditerranée au péril de leur vie pour rejoindre les rivages de la Sicile. Aujourd'hui, des milliers de Gambiens, Burkinabés ou encore Guinéens ont trouvé refuge sur cette île, porte d'entrée de l'Italie, qui concentre 62% des arrivées d'exilés dans le pays. Parmi eux, des mineurs non accompagnés qui tentent de se reconstruire dans ce nouveau pays étranger. Pour les accompagner dans leur recherche d'autonomie, l'ONG française Bibliothèques Sans Frontières a déployé des Ideas Box, une médiathèque en kit qui se transforme en 20 minutes en un espace culturel de 100 m2 et qui est déjà utilisée dans une trentaine de pays. Mis en place pour faciliter l'accès à l'information, la culture et l'éducation des populations vulnérables, ces kits offrent un service de bibliothèque numérique, multilingue et multiculturelle, gratuit et accessible à tous les déplacés et réfugiés. À Palerme, cette médiathèque en kit a trouvé sa place dans le centre Della Zisa ainsi que dans d'autres institutions culturelles internationales comme l'Institut français. Là-bas, elle a pour mission de mettre à leur disposition des contenus adaptés à leurs besoins tels que des films, des jeux de société et des livres. Autant d'outils pédagogiques nécessaires à l'apprentissage de la langue et de la culture italienne. À terme, Bibliothèques Sans Frontières souhaite élargir au maximum le champ d'action de cette médiathèque en kit en offrant aux associations de Palerme des ressources culturelles et des services pour les citoyens en devenir qu'ils espèrent accueillir.

Sénégal

Une plateforme pour protéger les lanceurs d’alerte - ©Eugénie Baccot

Ils s'appellent Nourreddine Tounsi, Aïcha El Basri, John Githongo, Jean-Jacques Lumumba et sont inconnus du grand public. Pourtant, ces quatre citoyens sont des lanceurs d'alerte africains. Ils ont permis de révéler des faits de corruption perpétrés dans leurs pays respectifs par des notables locaux et certains hommes d'affaires. En Afrique et partout dans le monde, de plus en plus de citoyens prennent conscience de la nécessité de témoigner d'une part d'ombre de l'humanité en révélant à leur hiérarchie, aux autorités ou à la presse, des actes dissimulés de corruption, d'injustice, d'abus de pouvoir ou de menaces à la santé publique. Lancée officiellement à Dakar le 7 mars 2017, la Plateforme de Protection des Lanceurs d'Alerte en Afrique (PPLAAF), rassemblant une communauté d'experts — avocats, associations de juristes, ONG, journalistes d'investigation — apporte une aide juridique, technique et médiatique aux lanceurs d'alerte africains. Mais pas seulement. La mission de la PPLAAF a également pour but d'encourager les États africains à se doter de lois fortes pour protéger les lanceurs d'alerte contre des mesures de représailles. Emprisonnement, exil forcé, intimidation en tous genres, procédure judiciaire interminable : les menaces qui pèsent sur ces citoyens sont nombreuses. Et le cadre juridique pour les protéger est pratiquement inexistant. Sur le continent africain, seuls 7 pays sur 54 ont adopté des lois de protection des lanceurs d'alerte, contre 11 sur 28 en Europe. Grâce au site internet de la PPLAAF, les lanceurs d'alerte peuvent trouver assistance grâce à un système de communication et de transmission dedocuments ainsi qu'une ligne téléphonique sécurisée.

Syrie

La numérisation au chevet des sites historiques menacés - ©Joseph EID/AFP

Palmyre, Alep, le Krak des Chevaliers, ces symboles culturels millénaires, mutilés par des années de conflits et de pillages, reprennent peu à peu vie. Depuis 2016, la start-up française ICONEM s'efforce de recréer en 3D ce patrimoine archéologique syrien ravagé par la folie des hommes. En sept ans de guerre, plus de 900 monuments ont été abîmés ou presque détruits par les bombardements, les tirs et le fanatisme des djihadistes de Daech. Une tâche d'une ampleur pharaonique qui ne décourage pas le fondateur d'ICONEM, l'architecte Yves Ubelmann. Pour sauver ces sites culturels martyrs, cette société créée en 2013 travaille en collaboration avec des archéologues et des techniciens syriens ainsi qu'avec des organisations internationales comme l'Unesco, des gouvernements, des universités (dont celle de Lausanne) et des musées comme Le Louvre. Afin d'accomplir sa mission de sauvetage, la start-up se rend régulièrement en Syrie pour photographier, à l'aide de drones et d'appareils photo ultra-performants, ces joyaux défigurés. Grâce à la photogrammétrie, aux plans d'archives et à des algorithmes inédits, ICONEM réussit à synthétiser les milliers d'images ainsi recueillies pour reproduire les monuments en 3D avec une précision d'orfèvre. Ainsi, déambuler dans le site gréco-romain de Palmyre à l'architecture et à l'archéologie unique ou prendre de la hauteur et survoler la cité d'Alep n'est plus une chimère. Aujourd'hui, le public peut découvrir ces paysages numériques reconstitués en 3D à l'occasion d'expositions et vivre cette immersion bouleversante au coeur de ce patrimoine blessé, mais aussi participer à cette action via le Fonds ICONEM pour la protection du patrimoine menacé.

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